Gagarinland
de Vladimir Kozlov
52 minutes, en préparation (PAD 2010)

NOTE D’INTENTION DU REALISATEUR

Depuis plusieurs années, je cherche un point de vue à partir duquel faire un film sur la Russie d’aujourd’hui, sur cette Russie que j’ai quittée au moment de la chute de l’URSS et où j’ai atterris régulièrement venant de France.
Lorsque j’arrive à Moscou j’ai toujours l’impression de revenir dans un pays tout à la fois familier et profondément autre. Ce sentiment d’étrangeté, commun à tous les immigrés, j’ai décidé de le faire mieux partager au public en me faisant accompagner de quelqu’un qui le ressentirait encore bien plus fort que moi s’il lui était donné de revenir : Youri Gagarine.

Youri Gagarine, le premier homme de l’ Espace, était le héros de ma jeunesse et celui de tous les citoyens soviétiques. Les mots qu’il avait lancés de sa fusée, « Les Américains peuvent toujours essayer de nous dépasser maintenant ! », semblent résumer le moment le plus heureux pour les soviétiques d’une compétition débutée dans les années vingt et encore active entre les USA et la Russie.

Il m’est graduellement apparu que la conquête de l’ Espace occupait dans la mémoire russe une importance toute particulière. Ce parti pris de retour avec le plus populaire des héros de l’Union Soviétique prend tout son sens dans une Russie qui est aujourd’hui éperdument en quête de son passé ou plutôt de tous ses passés, le tsariste, l’orthodoxe, l’impérial comme le soviétique.
Dans un livre récent, « Géographie de la mémoire russe », Georges Nivat parle d’un phénomène d’hypermnésie russe, d’une sorte d’hypertrophie de la mémoire. Pour conjurer le traumatisme de la perte de l’ Empire, de la chute de l’ Union Soviétique, la Russie cherche une compensation dans une tentative de récupération « oecuménique » de toute son histoire, sans classification pour l’instant ni discernement. C’est ainsi qu’on peut voir l’ancien Président Poutine rétablir l’hymne de l’ Union Soviétique comme hymne officiel de la Fédération de Russie, en même temps qu’il inaugure la grande cathédrale orthodoxe de Moscou.

J’ai aujourd’hui la conviction d’avoir trouvé le lieu géographique mais aussi mental et symbolique à partir duquel faire un film sur cette Russie de 2010 qui m’est si proche et si lointaine. Je vais partir de la ville porte qui encore aujourd’hui le nom du premier homme de l’espace, sa ville natale Gagarin et de quelques uns des Gagarine d’aujourd’hui. Je vais revenir dans mon pays aux côtés d’un Youri Gagarine qui aurait décollé un beau jour d’ Union Soviétique et qui atterrirait, après un vol spatial de plusieurs dizaines d’années, dans un pays nommé Russie.

On parle souvent de la Russie hyper capitaliste de Moscou ou de Saint-Pétersbourg, de la Russie des oligarques, du gaz et du pétrole, mais je crois que ce n’est finalement qu’une petite partie, la plus visible, de mon pays, et j’ai décidé d’aller voir ce qu’il en est dans la Russie profonde : à Gagarin. Je vais m’y installer, avec Youri à mes côtés, pendant quelques semaines qui verront à la fois l’anniversaire de sa mort (27 mars 1968) et celui de son exploit (12 avril 1961). Après plusieurs semaines de repérages, j’ai acquis la conviction que cette petite ville est un excellent endroit pour regarder la Russie, pour les raisons mêmes qui avaient conduit Nikita Khrouchtchev à aller y chercher son premier cosmonaute : parce qu’elle est profondément, intensément russe. Il me semble d’ailleurs que regarder la Russie, pour l’occidental que je suis devenu, c’est tout simplement regarder un pays qui est en train de devenir comme les autres :
- Les écarts de richesse y sont aujourd’hui gigantesques, comme en France donc.
- La volonté d’exclure tous ceux qui ne sont pas russes grandit, simplement nous n’avons juste pas assez d’argent pour faire passer des tests ADN.

- Les S.D.F. sont légion, la drogue fait des ravages... Bien sûr, les puissants de mon pays doivent encore avoir recours aux services d’hommes de main, de porte-flingues, pour préserver les richesses qu’ils ont acquises si rapidement, mais patience, on commence à oublier comment ils ont dépecé la Russie et, d’ici quelques années, ils pourront, comme en France et en Allemagne, se contenter d’armées d’avocats pour veiller à leurs intérêts.

Vladimir Kozlov


Co-production : TLT / les Docs du Nord
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Lauréat Brouillon d’un rêve

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